mardi 14 février 2017

Michel Foucault et le revenu universel (2)


Je propose de revenir ici sur cette belle perspective du revenu universel. Le débat se déroulant, émancipé de la compétition électorale de janvier dernier, on sent peu à peu l'évolution du sujet en écoutant notamment, et précisément, Thomas Picketty qui ne cautionne pas l'idée d'une allocation universelle unique pour tous. C'est plutôt une bonne chose. 

Explorant les soubassements idéologiques du néolibéralisme, le philosophe Michel Foucault montra en 1979 lors de son cours au Collège de France comment cette idée pouvait tout à fait correspondre à une forme de gouvernement qui aurait renoncé à l’objectif du plein-emploi et dont vous trouverez ici une note de lecture de Marie Calmette que je retrace dans ce billet.

La logique néolibérale, expliquait-t-il, appréhende l’économie comme un jeu dont l’Etat fixe les règles et assure l’application. Grâce au revenu garanti, « il doit être impossible que l’un des partenaires du jeu économique perde tout et ne puisse plus, à cause de cela, continuer à jouer ». En d’autres termes, l’allocation universelle vise les effets de la pauvreté et dédaigne ses causes. En garantissant de n’avoir plus rien à perdre, l’Etat invente ainsi une clause de sauvegarde du système économique. 

Joan Robinson, figure keynésienne de gauche écrivait en 1962 : «La misère d’être exploité par les capitalistes n’est rien comparée à la misère de ne pas être exploité du tout». Or, aujourd'hui, cette misère-là constitue une forme d'impensé. Le doute est même persistant sur sa capacité de propulsion émancipatrice. Dans cet impensé s'engouffre certainement le populisme. Cette misère est bien une menace. A ce titre, on retrouvera d'ailleurs utilement le pertinent éclairage de P. Rosanvallon publié en 1995 relatif à "la nouvelle question sociale".

Renouons  ici avec la vieille distinction marxiste entre d'une part, la "classe en soi" et d'autre part la "classe pour soi", consciente de son exploitation et des rapports d'exploitation qui la mettent en mouvement pour s'arracher de sa condition. Ce n'est pas la misère qui définit le "prolétariat". 

Il n'est pas étonnant, sur cette suggestion de revenu universel, de voir se conjuguer la sincérité progressiste du socialiste et le calcul libéral du conservateur. J'ai déjà évoqué Milton Friedman, mais je pourrais évoquer aujourd'hui une certaine doctrine sociale de l'Eglise ou par exemple la proposition de loi déposée par... Christine Boutin en 2006  qui déclarait que « Les Français attendent un projet de société qui permette de leur redonner une dignité en dehors de toute valeur marchande et de renforcer la cohésion sociale. C’est pour cette raison que le Dividende universel est versé de façon inconditionnelle à toute personne, quels que soient son sexe, son âge ou son origine sociale ».

Aussi, il est permis de s'interroger, à l'instar de Michel Foucault, si cette proposition n'est pas  «  une manière d’éviter absolument tout ce qui pourrait avoir, dans la politique sociale, des effets de redistribution générale des revenus, c’est-à-dire en gros tout ce qu’on pourrait placer sous le signe de la politique socialiste. (...) Si on entend par politique socialiste une politique dans laquelle on essaiera d’atténuer les effets de pauvreté relative due à un écart de revenus entre les plus riches et les plus pauvres, il est absolument évident que la politique impliquée par l’impôt négatif est le contraire même d’une politique socialiste. 

Comme le souligne Marie Calmette, si la social-démocratie vise en effet la réduction de l’écart des revenus, le néolibéralisme limiterait la pauvreté absolue et ignore les inégalités.  

Un seuil partage la société entre pauvres et non-pauvres.  

Au-dessus, explique Foucault, « on va laisser jouer les mécanismes économiques du jeu, les mécanismes de la concurrence, les mécanismes de l’entreprise. (…) Chacun devra être pour lui-même ou pour sa famille une entreprise ».  

Sous le seuil, et à sa lisière, se trouve « une espèce de population flottante (…) qui constituera, pour une économie qui a justement renoncé à l’objectif du plein-emploi, une perpétuelle réserve de main-d’œuvre(...) que l'on se donne la possibilité de ne pas (les) faire travailler, si on n’a pas intérêt à la faire travailler ».  

L’allocation universelle menace bien de renforcer une nouvelle fois la dilution de l’enjeu politique central de deux siècles d'histoire : le conflit entre capital et travail. 


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