jeudi 2 juillet 2020

Exception toulousaine



Municipales 2020. Les résultats sont là. N'en déplaise au Président Macron, un constat doit être tiré. Il y a deux gagnants en nombre d'élus, LR et le PS. Plus globalement, la gauche progresse dans le gain de collectivités et dans cette affaire, les villes de plus de 30.000 habitants sont essentielles, comme en 1977, à la plantation des graines de l'espoir.
Les écologistes apparaissent comme la nouvelle arme du dégagisme ambiant faite de renouvellement et de fraicheur novice. Chloé Morin remarque utilement que la carte de leur électorat recoupe celle qui fit la victoire d'une autre vague dégagiste, celle de Macron en 2017. Le scrutin d'aujourd'hui a dégagé les dégagistes d'hier sur fond d'abstention massive.
Quant à LREM, les éléments de langage masquent mal l'erreur commise. Ils perdent avec la droite au prix de leur dilution dans une stratégie de strapontins plutôt qu'en tirant le bénéfice d'une identité assumée par une présence autonome et généralisée au 1er tour. Pour une formation politique en construction, il m'a toujours semblé que c'était un prérequis que prendre appui sur le découpage initial d'un rapport de force territorial.

Dans le panorama des grandes villes, Toulouse (avec Nice) fait figure de triste exception. Il y a bien sûr des raisons tenant à l'efficacité des campagnes ou aux péripéties de leur déroulement. Il serait hasardeux de dresser la hiérarchie de leurs effets comme pour mieux s'exonérer soi-même en conspuant l'adversaire ou les défections de son camp. Ces effets ont-ils été si déterminants ? Au vu de l'écart et du taux de participation, j'en doute. Ne cédons pas à la facilité même si le discours de la peur a naturellement pesé.

Sans doute faut-il porter le regard sur des raisons beaucoup plus structurelles. Y aurait-il une incapacité congénitale de la gauche toulousaine à réunir les conditions crédibles de l'alternance ? En l'espace d'un demi-siècle, elle n'aura gouverné la ville que 6 ans, renvoyant la période au statut d'une expérience. 

Ce résultat de 2020 est une nouvelle vexation historique. Il serait trop facile, alors que les vents étaient partout favorables, de se cacher derrière son petit doigt présomptueux, de s'exonérer d'une analyse lucide et de responsabilités propres. Nous avons accouché d'une impuissance.
Les grandes surprises de Bordeaux, Montpellier, Strasbourg, Marseille, Lyon n'ont pas été le produit d'un "archipel". Pourtant, la gauche y a gagné. Nous étions cependant avertis après la tentative de 2001 à Toulouse. Nous connaissions la main experte de la droite pour agiter les épouvantails.

Je fus très circonspect quant à ces nouvelles pratiques de "designers" proposées par Archipel. Une modernité qui puise son fondement dans le rejet des "appareils" et le ressourcement citoyen. Et s’il s’agissait d’une posture esthétique ? On pourrait gloser sur cette notion « d’appareils » contre laquelle ont débuté tant d'engagements politiques, mais grâce à laquelle ils se sont si souvent transformés en carrières politiques. Galvaudée et idéalisée depuis 40 ans, la haine des appareils me rappelle étrangement cette phrase attribuée à Engels : "la preuve du pudding, c'est qu'on le mange". Le présent est balbutiant mais le passé est éclairant. L'avenir en fera de même.

J’entends déjà les cris d’orfraie des principaux artisans de l’expérience 2020 et je lis aussi de leur part la satisfaction d’avoir tout de même « semé les germes de victoires futures ». Au lendemain d’une défaite, le besoin de rester debout et de maintenir la cohésion a si souvent convoqué la tonitruance velléitaire pour le futur. On se plaint du vent contraire en espérant qu’il va tourner alors que le sujet est de réajuster les voiles. A gauche, le monde nouveau proposé à Toulouse n’a pas fait mieux que l’ancien.
  
Il sera difficile de trouver dans tous mes propos quelques allégeances coupables avec l’adversaire. Ma voix n'aura pas manqué à l'appel de la gauche pour le second tour et pour valoriser sincèrement les qualités propres de son tête de liste. Mais nul besoin cependant de l'accompagner pour ma part d'un vibrant remords sur mon analyse préalable de la démarche emmenée par Antoine Maurice virant en tête de la gauche au premier.

Dans le même esprit, je ne vois aucune contradiction à penser que la démocratie représentative a besoin d’une démocratie exécutive en continu. Mais si tel était le tropisme central de cette élection, à la fois discriminant et disruptif de la nouvelle ère démocratique, la gauche ne serait pas passée de 68000 voix en 2014 à 52000 voix en 2020. La réponse à la crise du politique et de la démocratie ne peut se réduire à ce supplément d'âme de la technique participative valant reportage de la demande, comme à l’applaudissement béat d’une convention citoyenne pour le climat. Bref, à la confusion entre l'outil et l'objet.

Au final, tout cela aura permis à la gauche de témoigner et, bien sûr, de se rassembler .... grâce à la responsabilité des formations politiques. Encore heureux que leur décision ne fut pas soumise à six mois de débats en atelier, à des jurys "citoyens" ou encore aux ambitions individuelles. Le paradoxe est là. Tribunes à l’appui, à lire certains, on voue aux gémonies ceux-là mêmes dont on demande le recours pour gagner et, dans leur prétendue faible contribution, on décèle ensuite une bonne part des raisons de la défaite. C’est trop d’honneur !

Cela étant dit, "la juxtaposition atomisée de citoyens éclairés - dont on instrumentalise l'indépendance et l'image pour gagner l'élection - résiste souvent mal à la servitude réclamée pour la suite" écrivais-je déjà en janvier dernier. J'aurais aimé me tromper quant à cette valorisation de l'œcuménisme citoyen devenu le point cardinal, toutes listes confondues, de la garantie démocratique et de l'efficacité représentative.

D'ailleurs, sommes-nous si certains de cette ode nouvelle à l'indépendance d'expertise d'un archipel de citoyens ou les candidats sont là à titre individuel mais procèdent d'une décision préalablement extérieure, collective et organisée ? Sommes-nous si convaincus du mécanisme de tirage au sort au point d'en mesurer in fine la plus-value représentative ? Je ne suis pas hostile en soi à cette technique. Je suis simplement rétif à dresser le modèle en parangon de cette vertu. Je sais combien ce doute est plus répandu qu'on ne l'imagine. 

En y réfléchissant bien, les formations politiques ne sont-elles pas déjà des archipels de citoyens, construisant leur programme, réunissant des volontaires, choisissant leurs candidats. Si Archipel demeure et entend poursuivre sa construction pour devenir le continent d'une espérance, c'est donc bien la voie d'une institutionnalisation chère au doyen Hauriou qu'il s'agira d'incarner. Une communauté de destin, un pouvoir qui s’organise en se dotant d'organes et de normes de délibération, des manifestations de communion réglées par rituels et procédures. Bref, un parti ou... un appareil. Un appareil devenant l'appareil des appareils le temps d'une élection, mâtinée par le hasard d'une caution citoyenne évidemment désintéressée. Le contenant vaut pour le contenu.

Bien d'autres éléments structurels seraient utiles à relever dans ses résultats électoraux, notamment après analyse de la géographie urbaine et sociologique du vote. Cette dimension me semble essentielle pour discerner l’ancrage des dimensions sociales et/ou sociétales (que je préfère à environnementales) des ressorts du vote et interroger ainsi les conditions de reconstruction d'une base sociale à la gauche politique

Concluons sur un mot optimiste. La question environnementale est centrale. Mais c’est parce que la question sociale est urgente que nous pourrons la traiter de façon heureuse. J’ose ici prétendre que l’heure d’un nouveau socialisme démocratique est venue. Exit le vieux débat sur les critères de déficit public, exit les vieux tabous sur la propriété publique des entreprises, exit la demande effrénée de privatisations, exit les visions dépassées du travail et de l’entreprise, exit les approches du service public déconnectées de son égalité d’accès ou de la promotion des biens communs… Le libéralisme est sur la défensive, arcbouté sur la valeur actionnariale. La bataille n’est pas gagnée, loin s'en faut, mais son hégémonie culturelle vacille. La configuration historique dans laquelle nous sommes est bien celle d’une brèche, d’une nouvelle période de refondation contre les paresses de la gauche d'hier, comme dans les années 70, alors que pointe une crise économique et financière sans précédent. Les frontières et la grammaire d'un nouvel État-providence sont à inventer.

Comme d’habitude, l’idéologie libérale va investir la sémantique du progressisme et disputer les moments de gloire de l’écologie « heureuse ». Le champ lexical de la pensée galvaudée s’enrichit. Après la « bienveillance et le vivre ensemble », émerge le « citoyen engagé et l’écologie ». Pas sûr en revanche, que le nouveau « main stream » accepte la semaine de quatre jours, la limitation des écarts de revenus, la solidarité de la rente, le revenu universel ou la dotation pour les jeunes, la codétermination paritaire dans les entreprises…  
La droite et les intérêts sociaux qui la guident ont besoin du "changement dans la continuité" pour garantir leur domination, parfois même au prix de concessions aux humeurs électorales du moment. Avant même le besoin d'unité, la gauche a surtout besoin d'en définir le contenu émancipateur. C'est l'heure.









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